Du bon usage de l’IA
Du bon usage de l’IA
Le seul bon usage
Tout le monde utilise l’IA de la meilleure des façons.
Untel s’en sert pour traduire, untel pour rédiger un plan de cours, pour faire les diapos de son cours, la version rédigée de sa communication, pour écrire une lettre de recommandation, une demande de subvention, un passage difficile de sa thèse, pour coder, pour réparer son ordinateur, pour trouver une recette qui utilise les ingrédients de son frigo, pour avoir un avis différent, pour trouver des choses à faire dans une ville qu’on ne connait pas, pour ajouter des illustrations sympas dans ses diapos, etc.
Les uns demandent toujours des sources, les autres une explication. Certains ne s’en servent qu’au début de leur réflexion, pour défricher les idées, d’autres à la fin de leur travail pour peaufiner le résultat.
Bref, chacun a une utilisation réfléchie et raisonnée de l’IA.
Pourtant, tous les autres s’en servent n’importe comment.
Untel s’en sert pour traduire, untel pour rédiger un plan de cours, pour faire les diapos de son cours, la version rédigée de sa communication, pour écrire une lettre de recommandation, une demande de subvention, un passage difficile de sa thèse, pour coder, pour réparer son ordinateur, pour trouver une recette qui utilise les ingrédients de son frigo, pour avoir un avis différent, pour trouver des choses à faire dans une ville qu’on ne connait pas, pour ajouter des illustrations sympa dans ses diapos, etc.
Bref, tout le monde a une utilisation irréfléchie de l’IA, sauf moi.
Quand j’interroge ChatGPT, Claude, Euria, Le Chat de Mistral1, je demande toujours une explication au code qu’ils me fournissent. Sauf quand je veux vraiment juste me déboguer (coder, c’est pas que se déboguer, non?). Pour ce qui est de l’écriture, je leur demande toujours des suggestions de reformulation, et non simplement une réécriture. Pour trouver des sources qui confirment une idée que je n’ai pas le courage de chercher en profondeur, j’utilise Consensus, Undermind, des outils spécialisés pour lesquels je dispose d’abonnement premium par le biais de mon université. Je commence toujours par chercher sur DuckDuckGo, qui me laisse encore opt out des ‘aperçus générés par IA’ donc je sais encore faire la différence entre rechercher une information et obtenir une synthèse de sources. Je connais l’histoire de l’IA, je sais affiner un grand modèle de langue, monter un RAG, je sais ce qui se trouve derrière un système agentique, je sais les enjeux d’une application de type chatbot et la multiplicité des usages possibles d’un LLM.
En somme, je suis la seule à me servir correctement de l’IA. Les autres sont influençables ou manquent de culture numérique, et je soupçonne que certains d’entre vous soient un peu fénéants.
La pratique commune de la négociation
Si vous m’attribuez un peu d’hypocrisie et d’élitisme intellectuel, rassurez-vous, j’en suis là aussi dans mes réflexions. Et quand j’en parle autour de moi, il semble que nos pratiques réelles, qu’on nous incite à dévoiler par des formulaires (par exemple Inc (2023), Suchikova et al. (2026)) sont souvent cachées moins par crainte d’un impact sur sa crédibilité (Shen et al. 2025) que par sentiment de honte vis à vis de son propre travail et de cette utilisation.
Au fond je crois que tout le monde fait la même chose avec l’IA, et je ne parle pas de traduire, coder, corriger, écrire, etc. Ce que nous faisons, c’est négocier avec notre conscience.
Depuis plus d’un an déjà Clara Grometto, une collègue du laboratoire de recherche sur les Écritures Numériques de l’Udem nous le dit: utiliser ces outils-là revient à conforter son sentiment d’incapacité. On leur délègue trop souvent des tâches qu’on ne se sent déjà plus capable de faire parce qu’on se compare à un résultat qu’on s’imagine meilleur que ce qu’on produira par nos propres moyens. Résultat? Ce débat intérieur, entre sentiment de culpabilité et impression de voir nos capacités individuelles augmenter par ces usages, est le seul geste qui nous appartient vraiment, et c’est peut-être le seul débat qui importe encore.
Pris entre le marteau (je ne m’en sers pas donc je suis meilleur que les autres) et l’enclume (tout le monde s’en sert donc je n’ai pas le choix de m’en servir aussi), il faut trouver une façon de se réconcilier avec ses pratiques.
La question du sens
Dans un atelier à la BLSH sur la correction automatique à l’ère de l’“IA générative” Clara Grometto nous rappelle que l’écriture et par extension la révision s’incarnent dans les outils que nous utilisons. Elle met en garde de la “déprise du texte” qui a lieu quand nous déléguons à une machine des tâches d’édition, car le travail éditorial est finalement ce qui distingue un texte d’un autre, ce qui permet sa construction (Schneider and Grometto 2025).
Il ne s’agit pas seulement d’une déprise du texte au sens de la “mort de l’auteur” qui a évacué en 1967 l’intention auctoriale et permis le recentrage sur la réception du texte. Il ne s’agit pas non plus, selon moi, de la mort de la lecture annonçant le début d’une ère de post-litteracy telle qu’annoncée par McLuhan (Horowitch 2026).
Car ce qui est en jeu ne concerne pas que le texte et ses activités associées de lecture et d’écriture, mais toute l’activité humaine. Comme souvent évoqué par Marcello Vitali-Rosati, il s’agit davantage d’une déprise du sens. En plaçant toutes les tâches au même niveau et en les médiant par le même outil, nous risquons de leur donner la même valeur, et cette valeur sera définie par les personnes qui designent ces applications. Pour apprendre à négocier mieux avec sa conscience, il faut commencer par prendre conscience de la façon dont ces personnes définissent le monde.
Les applications reposant sur des grands modèles de langue sont conçues pour résoudre des problèmes par des ingénieurs. Et du point de vue d’un ingénieur, lire un roman ou écrire un roman, c’est un problème qui peut se résoudre de la même façon que de déboguer son programme informatique. Certes, on peut écrire un programme de différentes façons, mais ce qui compte, c’est le résultat. Si on comprend bien qu’apprendre une langue n’a plus aucun sens dans ce paradigme, il faut aussi comprendre que cette logique implacable signifie qu’écrire un roman ne sert plus à rien, le lire encore moins car un roman est une somme de personnages et de péripéties que l’on peut, généralement, aisément décrire en quelques phrases. Ce formalisme a ses forces. En Humanités Numériques, il est fréquent qu’une modélisation formelle et fonctionnelle de textes littéraires offre de nouvelles réponses à des questions anciennes (d’auctorialité notamment) ou qu’elle ouvre la voie à de nouvelles questions et interprétations. Cependant, les HN s’engagent à porter une réflexion sur les modèles, loin du point de vue solutionniste matérialisé par les chatbots.
Résister à ce point de vue consiste à accepter sa propre médiocrité, accepter d’écrire moins, de lire moins, d’avoir un style redondant, d’apprendre péniblement. Accepter d’être à rebours d’une logique productiviste et solutionniste que personne ne nous impose vraiment et qu’on accepte un peu trop facilement.
En guise de conclusion
La seule alternative est-elle la reconsidération personnelle voire intime de nos besoins réels par rapport à ces outils? Cette solution de repli fait reposer sur l’individu le poids d’un choix qui va à l’encontre de certains principes implicites de nos systèmes (on pense au fameux publish or perish du milieu académique, au système d’évaluation scolaire actuel), et ne fait certainement qu’augmenter le sentiment de culpabilité pour celles et ceux qui “succombent”. Autrement dit, la vraie solution se situe certainement à une autre échelle, dans une prise de conscience collective matérialisée dans des politiques publiques. Cependant, ne nous déprenons pas trop vite de notre propre capacité d’action individuelle car il y a aussi un véritable enjeu économique et politique de la part des entreprises qui vendent ces chatbots à nous faire croire qu’ils sont inévitables et que nous sommes impuissants face au nouvel ordre qu’ils nous proposent.
Je remercie Clara Grometto pour sa relecture attentive.
References
Footnotes
je suis panthéiste↩︎